

Je n’ai pas eu envie d’écrire un livre sur la trisomie. Ni un livre sur le poids. J’ai eu envie d’écrire un monde où chacun a sa place.
Un monde où la différence ne fait pas peur, où elle s’accueille, se comprend, où rejeter n’est jamais une solution. Cerise et Archibald sont les premiers habitants de ce monde-là. D’autres suivront : des enfants aux couleurs différentes, des familles qui ne ressemblent pas à la famille dite « modèle », des enfants en fauteuil roulant, des enfants qui aiment ce qu’on ne les attend pas à aimer. Mais tout a commencé avec eux deux.
La méthode : nommer le cliché et partir du cliché pour écrire contre lui
Avant d’écrire le premier mot d’une histoire, j’ai fait une liste, celle de tout ce qu’on croit voir chez un enfant avant même de le connaître. Son poids avant son sourire. Son diagnostic avant son caractère et ses capacités. La forme de sa famille avant l’amour qui y circule. La couleur de sa peau avant tout le reste.
Une famille monoparentale, et on pense déjà « famille cassée », précarité, enfant livré à lui-même. Une famille noire, et certains imaginent un milieu peu éduqué, une autorité trop stricte ou trop absente. Un couple de deux mamans ou deux papas, et on s’inquiète que ça « perturbe l’enfant », c’est « contre-nature ». Un enfant en fauteuil roulant, et on ne voit que ce qu’il ne peut pas faire seul, jamais ce qu’il a envie de faire. Un garçon qui pleure est faible, une fille qui veut réussir est trop dure, une fille trop sportive et téméraire tout de suite cataloguée comme un garçon manqué . Un handicap invisible, et on soupçonne qu’il fait exprès, c’est dans sa tête ou il/elle veut attrirer l’attention.
Je n’ai pas gardé cette liste comme un sujet à traiter. Je l’ai gardée comme un adversaire à démonter, personnage après personnage. Chaque enfant que j’ai créé est construit à rebours du cliché qui lui colle à la peau, mais dans l’histoire elle-même, ce cliché n’apparaît jamais. Le lecteur ne voit pas « le message contre les préjugés ». Il voit juste Cerise. Il voit juste Archibald. Le cliché est nommé une phrase, puis recouvert pour de bon par le portrait de l’enfant.
Pour construire ces portraits, je ne suis pas restée seule avec mon carnet. J’ai discuté, longuement, avec des enfants concernés, avec leurs familles, avec les proches qui les entourent au quotidien. J’ai entendu les moqueries qu’ils vivent vraiment. Ce ne sont pas des histoires imaginées : ce sont des vécus qu’on m’a confiés.

Archibald : « on croit que je suis juste gros »
Une phrase m’est restée, presque telle quelle, de ces conversations :
« On croit que je suis juste gros, que je suis nul, que j’sais pas courir. Je sais plein de trucs. Je fais du sport, même si je sais que je ne serai pas le meilleur sprinter. Je suis triste qu’on ne voie que mon poids. »
Ce n’est pas le poids d’Archibald qui est triste. C’est d’être réduit à lui. C’est cette phrase-là que j’ai voulu faire tenir dans un livre entier, sans jamais la dire aussi frontalement, mais en laissant Archibald exister pour autre chose que ce qu’on croit voir en premier.

Cerise : « capable toute seule »
Pour Cerise, ce sont d’autres détails qui sont venus construire le personnage : ses rituels, son petit caractère de fonceuse. Et une phrase que j’ai choisie très précisément pour le livre :
« capable toute seule. »
Je l’ai écrite exprès, celle-là. Parce que les enfants porteurs de trisomie sont capables de tellement de choses, et surtout, capables de faire comme nous. Pas « presque comme nous » , pas « à leur manière, c’est déjà bien » : comme nous.
Un même monde, une même question pour vous
Archibald et Cerise ne se ressemblent pas. Leurs différences ne sont pas les mêmes, leurs histoires ne se croisent pas. Mais ils habitent le même monde, celui que j’ai voulu construire depuis le début : un monde où la différence n’a pas besoin d’être expliquée, réduite, ni pardonnée. Juste accueillie. C’est l’histoire du Monde de Laolë.
Et vous, quand votre enfant croise quelqu’un de différent : un camarade en fauteuil, un enfant plus rond, une famille qui ne ressemble pas à la sienne, qu’est-ce qu’il voit en premier ?
Je serais curieuse de le lire en commentaire.
LØVE,
Farida
